Le Youtar |
Il en va du patrimoine comme des livres : régulièrement nous revenons vers nos préférés, tandis que d’autres au contraire demeurent sur les rayonnages… Certes, chacun de ses éléments constitutifs représente à jamais une parcelle de notre mémoire collective, mais certains sont plus chers que d’autres à nos cœurs. Et si ces monolithes incongrus que constituent les blockhaus de nos grèves font aussi partie de notre histoire, les temps qu’ils évoquent ne génèrent rien moins que la nostalgie ! Heureusement, les souvenirs attachés à notre Youtar, le petit train qui circula entre Douarnenez et Audierne pendant une cinquantaine d’années, sont d’une toute autre nature ! Serge DUIGOU, historien et conférencier bigouden, est l’auteur de l’ouvrage de référence sur le sujet, et il lui revenait d’en résumer ici la belle histoire, celle d’un petit train pas tout à fait comme les autres, entré, panache au vent, au Panthéon patrimonial du Cap-Sizun. Puis, dans une veine différente, moins académique mais toute aussi évocatrice, l’ Audiernais Daniel GUEZINGARD fait revivre sous nos yeux l’animation qui régnait à la gare du Stum lorsque s’y pressait la joyeuse cohue des permissionnaires de la Royale, voici une centaine d’années. A lire avec l’accent du Poul, marplich !
Paul CORNEC |
LE YOUTAR
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Photo : Paul
Cornec |
Dans le Finistère de cette
fin du 19e siècle, toutes les villes de quelque importance
veulent leur gare. Foin des préventions contre le rail
! Le moindre chef-lieu de canton entend être raccordé
au grand réseau. Le progrès, on en est désormais
persuadé, passe par le désenclavement ferroviaire.
Très tôt, Audierne est sur les rangs. Il s’agit
de desservir au plus vite le port de pêche et ses conserveries
en pleine expansion, de permettre aux premiers touristes de s’acheminer
vers le Cap-Sizun et sa Pointe du Raz, et de favoriser la zone
d’attractivité des grandes foires de Pont-Croix.
Pendant vingt ans, jusqu’en 1913, ce sont au total douze « petites lignes » à voie métrique qui verront le jour dans le Finistère. Quand éclate le conflit de 1914, d’autres projets sont à l’étude, mais les hostilités, puis la situation créée par l’après-guerre, les laisseront dans les cartons. |
Dès sa mise en service, les Capistes sont unanimes à saluer leur petit train, qui ouvre leurs fenêtres sur le vaste monde. Certes sa silhouette brinquebalante, sa vitesse horaire - il faut cinquante minutes environ pour parcourir les vingt kilomètres de la ligne - font sourire, les bizarreries des correspondances avec les grandes lignes exaspèrent, le confort, surtout en seconde et troisième classe, est spartiate. Mais on l’aime, ce tortillard, pour les immenses services qu’il rend à l’économie du canton. Aussi bien les voitures de voyageurs que les wagons de marchandises connaissent un succès qui ne se dément pas jusqu’à la première guerre mondiale. Désormais, finies les harassantes marches à pied pour se rendre à la foire, terminé le recours aux chars à bancs cahotants et malaisés pour le transport des denrées. De par sa proximité, son personnel qualifié, ses horaires globalement respectés, ses tarifs abordables (surtout si l’on voyage en troisième classe ! ), le Youtar se rend indispensable. |
La gare d'Audierne Collection Frédéric Tanter
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Photo : Paul Cornec |
Certes, tout n’est pas parfait. Les
gares sont parfois installées en pleine nature, comme la
halte de Beuzec. L’absence de passages à niveaux
gardés entraîne de nombreux accrochages aux croisements
: dès le 15 août 1894, un conseiller municipal de
Primelin périra ainsi broyé à Pont-Croix.
La sécurité des voyageurs laisse à désirer.
Que d’accidents mortels dus aux plates-formes arrières
où l’on s’entasse au mépris de la plus
élémentaire prudence. Que de blessés dans
des gares chichement éclairées, surtout l’automne
ou l’hiver, à la tombée de la nuit, au retour
des foires, comme à Pont-Croix en cette fatidique soirée
du 18 décembre 1924. Les « petits trains »
ne sont pas à l’abri de conditions atmosphériques
défavorables. Le gel surtout est redouté, qui patine
les rails et oblige parfois les convois, en panne à mi-pente,
à faire marche arrière et reprendre leur élan. Le passage du train rythme la vie de la campagne de Douarnenez à Audierne. Pour les cultivateurs au travail, il remplace la montre. Son sifflet, systématiquement et longuement actionné à l’approche des passages à niveaux, autant dire à tout bout de champ, devient un repère sonore dans l’univers de chacun. |
Au lendemain de la Grande Guerre
cependant, la conjoncture se modifie. Les camions font leur apparition,
ainsi que les autocars qui se mettent à concurrencer méthodiquement
les chemins de fer. Pourtant, en 1927, une automotrice fait son
apparition sur la ligne. A cette date, celle-ci est encore la
plus rentable, et de très loin, de l’ensemble du
réseau finistérien à voie étroite. Mais le talon d’Achille de la ligne Douarnenez-Audierne, comme de tout le réseau départemental, réside dans l’écartement de voies avec le réseau d’intérêt général. Il s’ensuit, dans les gares charnières, de longs, pénibles et coûteux transbordements. Décidé au départ pour des raisons d’économie, le choix de la voie métrique, à terme, devient catastrophique. Le 31 décembre 1938, le Youtar passe à la trappe... mais, ses rails n’ayant pas été immédiatement déposés, il revivra encore quelques années, de 1941 à 1946, grâce, ou à cause, du second conflit mondial. Au total, il aura circulé cinquante ans ! |
Photo Paul Cornec |
Ce fut une belle ligne assurément ! Belle par les paysages traversés, la proximité revigorante de la mer, les échappées qu’elle réservait sur l’une des plus belles baies qui soient, le caractère brut, par endroits sauvage, de la campagne, la plongée vers Pont-Croix et la découverte tardive et d’autant plus saisissante de son superbe clocher, les épousailles avec la ria farouche et riante. Ligne maritime et terrestre, secrète et ouverte, faisant corps avec un pays, le Cap, dont elle était l’émanation et l’un des plus beaux fleurons.
Serge DUIGOU
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Pour en savoir plus : « Quand brinqueballait
le train Youtar » |
LE TORTILLARD
- T’es venu quand même ! qu’on entendait.
Daniel GUEZINGARD Paru dans le Bulletin Paroissial d’Audierne n° 69 de juin 1966. Avec l’aimable autorisation de
Monsieur le Curé d’Audierne. |
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